L.-T. Somme #3 : Les passions chez saint Thomas (I-II, 22-48)

L.-T. Somme #3 : Les passions chez saint Thomas (I-II, 22-48)


Qu’est-ce que saint Thomas dit sur les passions ? (I-II, 22-48) Alors, saint Thomas a une doctrine très riche. Il fait tout un long traité sur les passions qui, je pense, n’avait pas vraiment d’équivalent avant lui, qui provient d’ailleurs d’une méditation sur la Passion du Christ. C’est pas simplement un homonyme, la Passion avec un “p” majuscule et puis les passions, puisque donc, dans sa Passion, nous voyons Jésus Christ ressentir beaucoup de ces émotions, comme la crainte, comme la tristesse. Et donc, comme la théologie prend sa source aussi dans la contemplation du Verbe incarné, eh bien, nous voyons dans le Christ quelque chose de ce qui peut nous animer en termes de passions. L’Écriture en parle beaucoup, tous les psaumes parlent beaucoup des passions. Donc, saint Thomas va développer beaucoup cela. Et malheureusement, dans la tradition ultérieure, c’est quelque chose qui ne sera pas vraiment valorisé. Alors que je crois qu’il y a un véritable intérêt, en particulier, pour faire justice à la pensée de saint Thomas. Parfois, on pourrait avoir l’impression que la théologie ou la philosophie de saint Thomas méconnaissent l’apport des sciences expérimentales modernes. Après Freud, peut-on encore étudier saint Thomas ? Or, saint Thomas, justement, ne considère pas l’être humain uniquement au plan de l’acte purement volontaire, du seul domaine de la conscience. Il a bien en tête aussi que l’être humain est, je dirais, un être complet, corps et âme, avec des puissances spirituelles, intellect et volonté, mais aussi toute une partie de sensibilité, ce que la tradition et saint Thomas appellent l’appétit sensible. La volonté est un appétit intellectuel, un appétit rationnel et il y a aussi un appétit sensible, par exemple, des désirs sensibles, un amour sensible. Et donc, c’est tout ce domaine des mouvements de l’appétit sensible que saint Thomas, donc, appelle les passions, les passions de l’âme. C’est quelque chose qui avait déjà été étudié, en particulier chez Aristote, mais saint Thomas lui donne une systématisation tout à fait remarquable et explique bien, non seulement quelle est la nature des passions, mais en particulier comment il y a donc onze passions fondamentales. Alors, cet appétit sensible se divise, et on en trouve déjà la mise en valeur chez Platon, dans deux directions. Il y a ce qu’on appelle le concupiscible et ce qu’on appelle l’irascible. Le concupiscible prend son nom, donc, de concupiscence, “concupiscentia”. C’est tout ce qui est lié au désir. Et l’irascible vient de “ira” qui signifie la colère. Donc, il y a en l’être humain tout un domaine qui est plutôt de l’ordre du désir, c’est-à-dire de la tendance vers quelque chose d’aimé. Et puis, il y a aussi tout un domaine qui est celui de la résistance, de la lutte contre les obstacles, tout ce qui peut gêner la poursuite du bien. Donc saint Thomas va diviser les passions donc, ces mouvements de l’appétit sensible selon le concupiscible et l’irascible. Et cela restera en place jusqu’au “Traité des passions” de René Descartes en 1649, où pour la première fois, il va trouver que cette division, donc, n’a pas sa raison d’être. Mais pour saint Thomas, ça a clairement sa raison d’être et il le manifeste bien. Et il explique, en particulier, qu’il y a donc six passions du concupiscible et cinq de l’irascible. qui donc répondent à une logique, une systématisation très simple. En réalité, donc, les passions, évidemment, sont pour lui des mises en branle, des mouvements qui sont suscités par un objet. C’est l’objet qui suscite la passion. Parce que je vois un chien féroce au coin de la rue, j’éprouve la peur. Parce que je suis triste, donc je claque des dents, etc. Et l’objet, il peut être bon ou il peut être mauvais. Si j’ai une affinité avec l’objet, j’éprouve ce que l’on appelle l’amour. S’il y a, au contraire, une dissonance, une disconvenance, c’est la haine. Donc, il y a division selon que l’objet est bon ou est mauvais, apparaît comme bon ou apparaît comme mauvais. Maintenant, si l’objet que j’aime me manque, cela suscite en moi donc une tendance vers lui qui s’appelle le désir. Et si mon désir trouve satisfaction, j’éprouve alors le plaisir. Donc, on a un enchaînement dans le domaine du concupiscible, donc, entre ces trois passions : une passion fondamentale qui est l’amour, puis le désir qui est la tendance vers le bien aimé qui me manque, et enfin le plaisir qui est la satisfaction de la conquête de ce bien désiré et aimé, et qui est atteint. Symétriquement, par rapport donc à un objet mauvais, eh bien on va trouver donc des passions contraires qui seront donc, la haine, l’aversion et la douleur. Par rapport, donc, à l’irascible, il y a quelque chose de spécifique qui est que l’objet de l’irascible n’est pas simplement le bien sensible ou le mal sensible, mais avec cette notion de difficulté qui justifie justement cette résistance ou cette lutte contre l’obstacle. Donc, ça sera un bien difficile à obtenir ou un mal difficile à éviter. Le mouvement de tendance vers un bien futur difficile à obtenir, c’est ce qu’on appelle donc l’espoir. L’espoir est en quelque sorte le désir de quelque chose, d’un bien difficile. Mais il y a un mouvement contraire qui peut paraître étrange, qui est un mouvement de retrait par rapport donc à ce bien difficile à obtenir. On pourrait se demander, c’est la question évidemment que l’on pose toujours aux étudiants, comment métaphysiquement peut-il y avoir un mouvement de répulsion par rapport à un bien, puisque le bien est ce que toutes choses désirent, comme le disait Aristote au début de son “Ethique à Nicomaque”. Eh bien, la réponse évidemment c’est, ici on est dans le cas d’un bien difficile et c’est la difficulté qui est répulsive. Ce que je désire simplement, par exemple, passer mon permis de conduire, je peux me mettre à l’espérer, si ça me paraît quelque chose de difficile à obtenir, voire à désespérer, si ça me paraît trop difficile. Mais ça reste pourtant un bien, un bien donc, et on voit une certaine mobilité entre donc le désir, l’espoir, et le désespoir. Par rapport au mal, le mouvement naturel évidemment, c’est que le mal repousse, et donc ce qui est ressenti, c’est la crainte La crainte, donc, est le mouvement naturel. Donc, on parle de retrait par rapport à un mal menaçant. Mais comme dans le cas du désespoir, il peut y avoir un retournement de situation. Et donc, on peut se porter à l’encontre du mal et ça sera l’audace. On peut très bien en voir, par exemple, certains exemples dans des faits militaires. Une armée qui est en proie donc à la crainte d’être vaincue, d’être défaite, aperçoit tout d’un coup un secours inespéré au loin et va se retourner contre l’assaillant et le mettre en pièce, va faire preuve donc d’audace. Donc ça, c’est par rapport au bien ou au mal futur, difficile, bien difficile à obtenir, mal difficile à éviter. Il reste encore le mal présent. Le mal présent est l’objet d’une passion tout à fait intéressante et assez complexe, qui est la colère, qui est un mouvement d’insurrection contre ce mal présent, et qui, pour saint Thomas donc, n’a pas de passion contraire. Aristote avait imaginé que le calme fut une passion contraire, donc à la colère. Mais saint Thomas explique que le calme est, en l’occurrence, une absence de passion. Et que donc, il n’y a pas de passion proprement contraire à la colère. C’est simplement la cessation de ce mouvement de colère qui est l’issue favorable à la colère. Toutes ces passions de l’irascible, donc, que sont l’espoir, le désespoir, la crainte, l’audace et la colère, sont des passions transitoires, des passions intermédiaires. On ne peut pas rester indéfiniment dans ces passions. Elles se terminent forcément, donc, soit au plaisir, soit à la souffrance. Donc, ce schéma des six passions du concupiscible et des cinq passions de l’irascible ne signifie pas pour saint Thomas qu’il n’y ait pas d’autres passions. Ça signifie que toutes les autres passions pourront être ramenées à l’une d’entre elles. Par exemple, l’envie, la jalousie donc, qui pourront être soit un bien, soit un désir, soit une tristesse à propos du bien ou du mal d’autrui, donc tout cela pourra se ramener à l’une de ces passions fondamentales. Je crois que la grande force de l’étude de saint Thomas est précisément de montrer pourquoi il y a une structuration dans ces onze passions. Et d’autre part, de montrer aussi que les passions sont la matière des vertus. Souvent donc, les écoles de philosophie antique, spécialement les stoïciens, représentaient les passions comme un obstacle à la vie morale. Saint Thomas ne nie pas bien sûr qu’il puisse y avoir aussi des difficultés à gérer toutes ces passions. Mais nous ne sommes aussi vertueux que dans la mesure où nous pouvons rationaliser ces mouvements donc, de l’appétit sensible. C’est pourquoi on trouve aussi bien dans le Catéchisme de l’Église Catholique que dans saint Thomas, — ce qui n’est pas une surprise parce que le Catéchisme de l’Église Catholique cite ici saint Thomas, sans le mentionner expressément — un verset de psaume disant “mon cœur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant” c’est-à-dire je dois glorifier Dieu par tout mon être. Donc c’est pas simplement par mes puissances spirituelles mais aussi justement par tous ces désirs, toutes ces craintes, toutes ces colères, tout cela doit se trouver en quelque sorte baptisé par la grâce de Dieu, et servir à glorifier le Seigneur.

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